Présence subsaharienne au Maghreb : rapports ambigus et négrophobie ! Exemple du Maroc !

par / Aucun commentaire / 15 avril 2019

Aux questions relatives à la cohabitation avec les Marocains, les migrants rencontrés répondent différemment en fonction de leur profil. Il y a une différence nette entre ceux présents dans le Royaume depuis peu et/ou étudiants et ceux présents depuis plus de 5-6 ans.  Il y a une différence entre les hommes et les femmes.

Une différence entre ceux qui vivent de la mendicité et ceux qui travaillent comme avocat ou journaliste. Il y’a une différence entre ceux qui parlent l’arabe et ceux qui ne maîtrisent pas les langues locales. Il y a une différence entre les Chrétiens et les Musulmans. En vérité, bien qu’il existe des vérités générales, que nous relaterons, chaque migrant ressent la manière dont il est perçu en fonction de sa sensibilité et des expériences vécues.

Une vie au Maroc particulièrement difficile pour les étrangers noirs !

Globalement, les migrants disent que la vie au Maroc « n’est pas facile ». Parmi les personnes rencontrées, seule une petite poignée assure avoir des Marocains parmi leurs amis intimes. Nous ne parlerons pas ici des étudiants qui, comme le disent les migrants eux-mêmes « ils sont à part ! ». Parmi les personnes interrogées ayant des Marocains comme amis, une large partie vit à Oujda. Cette ville, comme nous l’avons déjà vu, de par son fonctionnement et son occupation par les personnes étrangères subsahariennes est unique en son genre. A Rabat par exemple, absolument personne ne nous a assuré avoir des amis Marocains, « beaucoup de connaissances, de collègues mais pas d’amis ». Les nationaux et les immigrés vivent dans deux dimensions parallèles, ils se croisent mais ne se parlent pas.  Les migrants de l’échantillon du rapport « les migrants subsahariens au Maroc : enjeux d’une migration de résidence » fréquentent par exemple très peu les Marocains, voire même jamais pour plus d’un quart d’entre eux (26,80 %).

Ces deux dimensions se croisent dans les quartiers en périphéries de la ville de Rabat, les quartiers où vivent les migrants. Là-bas, la cohabitation est plus que difficile. Les jeunes mendiants ne sortent pas la nuit à Takadoum, les femmes noires de Yacoub al Mansour doivent faire face régulièrement à des remarques sexistes et racistes, pareil à J5 où des enfants ont déjà été entendus imiter des cris de singes. Lors des grâces royales, beaucoup d’anciens prisonniers retrouvent leurs quartiers, ceux occupés par les migrants. Pour cette raison, les grâces sont redoutées par les Subsahariens. Ils m’ont assurés « vivre avec une boule au ventre ». Ils se savent être des victimes faciles, et beaucoup d’entre eux ont déjà subi au moins une fois un racket. Même les migrants qui vivent dans des quartiers moins difficiles, les étudiants de Diour Jamaa par exemple, évitent de se rendre dans les quartiers dangereux car « il va forcément [leur] arriver quelques choses ».

Un racisme ordinaire et paternalisme !

Autre élément à l’origine de tensions, vient de la manière dont les Marocains interpellent les Noirs : « mon ami ». « Si on entend parler le Marocain, tu as l’impression que nous sommes tous ses amis, or il n’a pas à nous appeler ainsi. ». Par ces mots, les Subsahariens nous ont fait comprendre que se faire appeler « mon ami » était une manière pour les Marocains de les prendre de haut. Etre appelé « mon ami » c’est se faire manquer de respect : « c’est une fausse gentillesse, une appellation hypocrite ». Les migrants vivant au Maroc estiment que la vie est difficile pour des raisons d’accès au logement et au travail mais à l’origine de tout leur problème, ils nomment le racisme et la discrimination. Un racisme qu’ils expliquent par l’absence de culture africaine chez les Marocains, par la barrière de la langue mais pas seulement.

Ils considèrent que les Marocains se trompent sur leur compte : « les Marocains pensent que nous sommes riches ». En effet, les Marocains savent que les Noirs ont eu à traverser plusieurs pays pour se rendre au Maroc et que forcément s’ils ont réussi à payer ce voyage, cela signifie que les migrants possèdent de l’argent. Ces mésententes expliquent, pour les migrants, les raisons pour lesquelles les bailleurs leur font payer très cher le loyer. Il y autre chose qui est frappante sur le ressenti qui existe des deux côtés par absence de dialogue. Les migrants entendent régulièrement les Marocains leur dire ceci : « le Roi vous nourrit », particulièrement depuis le lancement de ces politiques migratoires. Les Marocains souffrent globalement des mêmes maux que les migrants (chômage, vivre de l’informel..) et voient cette politique migratoire comme un privilège accordé aux migrants à leur dépend.

Le Maroc s’adapte doucement à l’idée d’être une terre d’immigration

Le Maroc est un pays qui doucement se fait à la présence des migrants au sein de son territoire. Avant 2013, les Noirs étaient de passage, aujourd’hui le passage dure très longtemps. Forcément, ce changement de situation doit être assimilé par les Marocains qui voient de plus en plus de voisins noirs, de client noirs, de commerçant noirs etc. Le Maroc a changé et ce n’est pas un pays qui mérite sa réputation de pays raciste. Seulement beaucoup d’efforts doivent encore être faits notamment d’un point de vue de l’intégration économique des migrants particulièrement pour les régularisés. Car tant que des personnes resteront dans une situation de précarité économique, ils vivront dans une situation de vulnérabilité sociale. Surtout s’ils sont étrangers, noirs, de sexe féminin et dorment dans la rue.

D’ailleurs, parmi les migrants qui ont des Marocains parmi leur amis intimes, il y a les étudiants et ceux qui maîtrisent la darija. Donc cette cohabitation Marocains/subsahariens difficile ne s’explique pas forcément par une difficulté à accepter l’autre parce qu’il est étranger ou à cause de sa couleur de peau. C’est la barrière de la langue qui empêche la communication et la connaissance de l’autre. D’où les incompréhensions et la difficulté d’aller au-delà des clichés dans les quartiers les plus difficiles de Rabat et du reste du Maroc. Cette barrière linguistique favorise le communautarisme chez les subsahariens, empêche les liens d’amitiés entre nationaux et étrangers. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Marocains ne maîtrisent pas forcément la langue de Molière. Le français est surtout parlé par les Marocains ayant un certain niveau d’étude.

Et si les choses étaient en train d’évoluer ?

Cette situation n’est pas des plus simples à vivre pour les migrants. Seulement, les choses ont changé de manière drastique depuis 2013. Un changement brutal que peine à comprendre les migrants. Les Marocains étaient « violents, racistes, méchants mais depuis 2013 tout va mieux ». Le Maroc a une très mauvaise réputation sur les réseaux sociaux, en France, dans les banlieues notamment auprès des Noirs : il est considéré comme un pays raciste. Quand on entend les migrants au Maroc parler du pays vers 2005-2007, cela semble concorder. Lorsque nous demandions aux gens de relater si jamais ils ont déjà eu affaire à une remarque raciste ou à une agression physique nous avions différentes réponses. Ceux qui sont là depuis peu nous disent qu’ils n’ont jamais été victime de quoi que ce soit. Ceux, au pays depuis plus longtemps ont un autre discours. Certains se sont faites volés ou menacés au couteau, une femme nous a même rapporté qu’elle fut violée par quatre hommes un soir où elle n’eut nulle part où dormir. Depuis, cette dame « déteste les Marocains » même si elle s’en veut de penser ainsi.

La cohabitation entre les Marocains et les Noirs subsahariens n’est pas des plus idylliques aujourd’hui, toutefois si nous la comparons à la situation de la dernière décennie, nous nous en sommes pas loin. En 2005, un rapport élaboré par Médecins Sans Frontières démontrait que la montée du phénomène migratoire s’accompagnait d’une augmentation du degré de violence sur les immigrés. Entre avril 2003 et mai 2005, 2 193 sur un total de 9 350 immigrés subsahariens reçus par l’ONG ont consulté après avoir subi des actes violents. Alors qu’aujourd’hui, les migrants présents au Maroc depuis peu, peu importe leur niveau de vie, mettent en avant l’hospitalité des Marocains, particulièrement ceux venus illégalement et passés récemment par l’Algérie, pays où, disent-ils, « tout le monde est raciste ». Mais cette vision positive s’atténue avec le temps, ceux présent au Maroc depuis plus de 4-5-6 ans ont tous sans exception connu au moins une fois un épisode raciste, du viol à l’attouchement, du cri de singe au changement de place dans le bus…


Retrouvez tous nos articles sur les questions migratoires au Maroc ci-dessous :

Laisser un commentaire