« Noura rêve », la femme, le mari et l’amant !

par / Aucun commentaire / 15 novembre 2019

Noura rêve d’une vie simple aux côtés de celui qu’elle n’a pas le droit d’aimer. Dans un environnement précaire et machiste, elle est tiraillée entre la vie qu’elle doit mener et celle qu’elle souhaite mener. Hinde Boujemaa, nous offre là un grand film porté par trois acteurs d’exception, notamment Hend Sabri.

Noura rêve d’ Hinde Boujemaa !

  • Avec Hend Sabri, Lotfi Abdelli, Hakim Boumsaoudi
  • Produit par Les Films de l’Après-Midi, Propaganda Production, Eklektik Productions
  • Distribué par Paname Distribution

Hinde Boujemaa avait beaucoup touché par des travaux (court-métrage et documentaire) qui questionnaient déjà les rapports hommes-femmes. Une maîtrise récompensée à travers le succès critique de Noura rêve. A Carthage, en Tunisie, le film remporte le Tanit d’or ; à Bordeaux, il a obtenu le grand prix du jury au Festival international du film indépendant et à El Gouna, en Égypte, Hend Sabri a été couronnée du prix de meilleure actrice.

Synopsis : « 5 jours, c’est le temps qu’il reste avant que le divorce entre Noura et Jamel, un détenu récidiviste, ne soit prononcé. Noura qui rêve de liberté pourra alors vivre pleinement avec son amant Lassad. Mais Jamel est relâché plus tôt que prévu, et la loi tunisienne punit sévèrement l’adultère : Noura va alors devoir jongler entre son travail, ses enfants, son mari, son amant, et défier la justice… »

Noura rêve : une facette de la Tunisie d’aujourd’hui

Le film part d’une particularité présente dans le droit tunisien : l’adultère est passible d’emprisonnement.  A partir de là, le sort de Noura (Hend Sabri) va se retrouver piégé  dans une situation insupportable. Malheureuse en ménage avec Jamel (Lofti Abdelli), incarcéré pour petites délinquances, cette mère de trois enfants vit une histoire d’amour extraconjugale avec Lassad (Hakim Boumsaoudi), un garagiste sans histoire. La situation empire dès lors qu’une soudaine grâce présidentielle libère Jamel. L’étau se resserre alors sur l’héroïne entre un mari qui veut reprendre sa place et un amant qui veut continuer d’exister.

Noura, une femme doublement cadenassée.

Noura est prise au piège ! D’une part, elle doit faire face à ce dilemme auquel bien des personnages au cinéma ont dû faire face : la passion ou la raison ! La passion qu’elle souhaite vivre pleinement avec Lassad, qui n’est pas simplement son amant mais un homme qu’elle aime profondément. Et la raison, celle de rester la femme du père de ses trois enfants, un homme plusieurs fois incarcéré qu’elle n’aime plus du tout, voire qu’elle n’a jamais vraiment aimé. L’intérêt du film réside dans le fait que Noura doit faire face à ce dilemme dans un environnement très précis : un milieu social extrêmement précaire et particulièrement machiste.

Un contexte dans lequel une femme n’est libre d’aucune façon alors que tout repose sur elle. C’est Noura qui travaille dans la blanchisserie d’un hôpital pour subvenir au besoin de sa famille. C’est sur elle que repose le bien-être des siens et non pas sur son mari qui ne vit que de petits vols minables. Noura vit avec une charge mentale extrêmement lourde. Elle doit de l’argent, elle est malheureuse mais doit rester forte pour ses enfants mais surtout pour ne donner aucun signe qui pourrait révéler son infidélité. Et c’est magistralement que Hend Sabri interprète toutes les complexités du personnage principal.

Trois personnages, trois acteurs superbes.

Si Noura est l’héroïne du film et qu’elle est parfaitement incarnée par la star de la fiction arabe qu’est Hend Sabri, Noura rêve est avant tout l’histoire de trois personnages. Le film n’est pas qu’un portrait de femme mais une histoire d’amour perçue de trois manières différentes. Le tout dans une société pauvre, patriarcale et corrompue qui intervient de manière néfaste sur la manière dont peuvent être vécues les relations amoureuses. Noura est donc partagée entre Lassad, son amant, et Jamel, son époux. La force de ce film réside aussi dans la profondeur de ses personnages masculins. Jamel et Lassad ne sont pas des machos décérébrés. Ils aiment sincèrement Noura. Simplement, l’environnement dans lequel ils baignent leur fait vivre cet amour de manière égoïste, et d’une certaine façon, violente.

Jamel, à sa sortie de prison, cherche à retrouver sa place au sein de sa famille. Ses enfants semblent s’être éloignés de lui tandis qu’il lit dans le regard de sa femme de la peur, du dégout même, mais plus aucun désir ni amour. Il est parfaitement interprété par Lofti Abdelli (coup de cœur de la rédaction) qui parvient à jouer le rôle d’un homme d’une extrême violence, mais une violence sourde, sans coup, sans cri mais particulièrement sadique une fois blessé dans sa fierté masculine. Lassad, l’amant, est incarné par Hakim Boumsaoudi. Dès les premiers instants du film on comprend qu’il est celui que Noura aime. Avec lui, elle est en paix. Mais il reste cantonné au rôle d’amant illicite qui fait risquer la honte, le déshonneur et la prison à Noura. Une situation qu’il ne parvient plus à supporter.

Noura rêve est un grand film !

Si la société avait été égalitariste et libérale, nous aurions vu un simple vaudeville ou un drame conjugal.  Une sorte de Sur la route de Madison à la sauce maghrébine. Dans la Tunisie d’aujourd’hui, Noura rêve devient un thriller psychologique intenable. L’intrigue prend place dans un contexte prolétaire. Les personnages sont crus, parfois vulgaires mais surtout épuisés par leur condition. La photographie du film est lourde, terne et nous propose une image de la Tunisie opposée à la jolie carte postale que l’on pourrait avoir en tête. Noura rêve est le portrait d’une femme, une histoire d’amour, un film social, un grand film !

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