Rencontre avec Rachid Sguini : Rakidd, dessinateur passionné !

par / Aucun commentaire / 9 octobre 2017

Nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Rachid « Rakidd » Sguini, auteur du livre « Le monde de Rakidd », également connu pour ses « gribouillages de Rakidd » sur les réseaux sociaux. D’origine marocaine, Rachid Sguini a grandi au Puy-en-Velay, en Auvergne, avant de s’installer en région parisienne. Cette interview exclusive est l’occasion de (re)découvrir cet artiste en pleine ascension !

WANA : Quel a été ton parcours ? As-tu toujours voulu être dessinateur ? As-tu été soutenu par tes proches ?

Rakidd : Est-ce que j’ai toujours voulu être dessinateur : oui. En fait, je ne me souviens pas avoir voulu faire autre chose depuis l’âge de 4-5 ans. Ça m’a toujours hanté. Puis plus tu grandis et plus tu vois que en fait ce n’est pas si facile que ça de devenir dessinateur, ce n’est pas si facile de percer dans les milieux artistiques, du coup je me suis un peu orienté vers des métiers comme designer : je suis à la base designer graphique.

Est-ce que ma famille m’a soutenu : oui, ils étaient assez ouverts là-dessus, mes amis aussi, je n’ai pas eu de problèmes. Après j’ai eu quelques remarques mais ça ne m’a jamais atteint. Je suis assez têtu donc quoi que l’on me dise…

WANA : A quoi étaient liées ces remarques ?

Rakidd : C’est le fait d’être dessinateur, arabo-musulman, maghrébin… Les gens te voient comme ça. Tu n’es pas un dessinateur. Je suis un dessinateur arabe. Une fois j’ai été présenté comme dessinateur arabe et je me suis dit que c’était super bizarre quand même. Et j’ai l’impression que c’est beaucoup comme ça, les médias qui veulent bien parler de moi sont des médias communautaires. Après il y a quelques médias mainstream qui parlent de moi de temps en temps, et c’est bien, mais la plupart du temps ils ne veulent pas en entendre parler.

WANA : Donc tu as plus de mal à percer qu’un autre, du moins dans le côté mainstream ?

Rakidd : Oui clairement, parce qu’ils vont m’interpeller souvent quand je vais parler de sujets liés à l’Islam, par exemple « que pense ce dessinateur des attentats de… », mais ça va s’arrêter là.

WANA : Pourquoi as-tu choisi de commencer sur Internet puis publier un livre ?

Rakidd : Avec internet c’est beaucoup plus simple. Quand je me suis lancé sur internet je venais de finir mes études et je voulais passer le temps, faire un blog où je range des dessins, je ne pensais pas que ça allait prendre, vraiment pas. Tu te lances : si ça marche tant mieux, si ça ne marche pas tant pis.

Et concernant le livre, oui bien évidemment, tout artiste a envie d’être publié, c’est un peu le but. Donc là c’était une bonne occasion car la maison d’édition m’a contacté et m’a demandé un projet, on m’a dit « fais ce que tu veux ».

WANA : Donc ils t’ont contacté suite à ce qu’ils ont vu sur Internet ?

Rakidd : Exactement.

WANA : C’est quand même exceptionnel, il y a dix ans ce ne serait jamais arrivé.

Rakidd : Il y a dix ans j’ai l’impression qu’il aurait fallu avoir plus de contacts, alors que là internet t’ouvres tellement plus de possibilités, ça donne à chacun sa chance, après ça reste toujours un milieu très parisien. L’art en général est un milieu très parisien. Si tu veux percer je pense qu’il faut être à Paris. Internet ne suffit pas, tu as besoin de faire de vraies rencontres.

WANA : Tu étais au Maroc récemment et tu as fait plein de petits carnets de voyage. Qu’est ce qui t’as donné l’idée de faire ça ? Etait-ce expérimental ?

Rakidd : En fait ce qu’il s’est passé c’est que je suis arrivé à l’aéroport, je me suis dit que j’allais faire une pause, que je n’allais pas dessiner. J’avais pris 2-3 trucs en photo mais c’était vraiment en mode pote, j’étais avec un ami, et on a commencé à délirer un peu sur les trucs au Maroc. Je n’avais pas de tablette graphique je n’avais rien pour dessiner et en fait si tu regardes bien les carnets il n’y a jamais de dessins dessus. Ce sont des dessins que je reprends ailleurs. Je me suis dit « tiens on va taquiner un peu les marocains ». Sauf que ça a pris, les marocains ont trouvé ça drôle, les français-marocains ont trouvé ça drôle aussi, la presse aussi…

WANA : Est-ce que tu prévois de refaire une deuxième saison des carnets de voyage au Maroc ? Ou ailleurs si tu prévois de voyager dans un autre pays ?

Rakidd : Je retourne au Maroc prochainement, peut-être que j’en ferai, il y a des choses que je n’ai pas raconté mais oui. Je pense en refaire un peu plus propres, un peu plus préparés, parce que là c’était vraiment… Je faisais ça en 10 minutes. Ce qui serait bien ce serait de les développer, faire un peu plus de vidéos, montrer des montagnes tamazight, montrer des gens parler tamazight, ça peut être sympa.

WANA : As-tu d’autres projets en préparation pour l’instant ? Un autre livre ?

Rakidd : Là je suis en train de travailler sur d’autres projets mais je ne peux pas les dire. Il y a vraiment du lourd. En fait dans mon cheminement artistique c’est un gros accomplissement qui arrive donc je suis en train de beaucoup travailler.

WANA : Pour rentrer un peu plus dans ton univers artistique : d’où vient le personnage de Rakidd ? Est-ce que c’est une part de ta personnalité que tu n’exprimes que par le dessin ?

Rakidd : C’est le moi caricatural. C’est le moi un peu plus poussé. Il est gentil, moi je suis quelqu’un d’assez gentil et du coup parfois ça me joue des tours donc j’essaye d’être moins gentil. Mais ce personnage là je peux le laisser être gentil, je peux le laisser rêver, alors que moi je deviens adulte je ne peux pas être tout le temps comme ça.

Rakidd avec Myriam.

WANA : Et qu’est-ce que tu cherches à exprimer à travers le personnage de Rakidd ? C’est toute cette gentillesse ? C’est un autre regard sur le monde ?

Rakidd : Un peu de gentillesse et de calme. Parfois je fais des dessins et j’ai juste envie de dire aux gens « détendez-vous ». Quand il y a eu les attentats de Charlie Hebdo, il y avait pleins d’infos, on était noyé dans des infos anxiogènes, et j’avais fait un ou deux dessins où je disais aux gens « détendez-vous, éteignez la télé, ça va vous faire un bien fou de ne pas être noyés là-dedans ». Je pense que c’est un peu ce qu’apporte ce personnage. Après parfois il peut être un peu cynique, un peu satirique, donc ça c’est aussi parce que c’est une partie de moi.

WANA : Concernant, Charlie Hebdo, j’ai vu que tu l’avais repris comme événement dans ton livre, et tu dis « on peut tuer pour des dessins ». Comment est-ce que tu te sens par rapport à ça, parce que tu es dessinateur, et d’autres dessinateurs, des « collègues », ont été assassinés pour ça ?

Rakidd : C’est vrai que c’est très très bizarre de se dire qu’on peut se faire tuer pour des dessins, parce que j’avais déjà reçu des menaces, c’est toujours très ambigüe, pas loin des menaces de mort, mais tu ne prends jamais au sérieux parce que tu te dis que c’est un gars derrière son écran qui est énervé. Mais là ça touche quelque chose de concret du coup tu te dis « merde, on en est là… » Moi Charlie Hebdo je n’étais pas pour ou contre leurs dessins, je m’en fichais, mais je trouve ce qui est arrivé complètement hallucinant. J’ai mis un moment à me faire une raison là-dessus.

Les gens prennent les dessins comme quelque chose de très sérieux. Je vois à chaque fois les commentaires de tout ce qui est fachosphère, les extrémistes – que ce soit extrémistes politiques ou religieux – et tu te dis mais on est juste là pour déconner, détendez-vous et si vous n’aimez pas quittez la page, il y a pleins de pages où vous pouvez partager vos idées, ce n’est pas ce qui manque.

WANA : Dans ton livre tu t’inspires de l’actualité, mais pour le reste, les « gribouillages de Rakidd », comment ça te vient ? Est-ce que tu as le syndrome de la page blanche ?

Rakidd : C’est beaucoup au feeling. Concernant le syndrome de la page blanche, je pense qu’un peu tous les artistes l’ont. Je vais aller fouiller sur internet, je vais lire des trucs, je vais regarder un film ou une série et généralement ça repart. C’est pleins de petites choses dans la vie qui vont me faire des petits déclics, je vais me dire « tiens ça c’est marrant, ça c’est drôle, ça c’est cool, ça c’est grave, ça c’est triste », du coup il faut en parler. Sinon je n’ai pas de recette, pas de formule magique, je ne sais pas comment ça vient.

WANA : Quels sont les artistes ou les mouvements qui t’ont influencé dans ton art ?

Rakidd : J’ai commencé avec Dragon Ball, ensuite ça a évolué. J’ai pas mal lu Osamu Tezuka, un auteur de manga. C’est un peu celui qui a inventé le manga moderne, il a fait le Black Jack, Le roi Léo, Astro Boy… Après j’aime beaucoup les Donald, je trouve qu’il y a quelque chose de tellement sérieux et de tellement grave dans ce qu’il peut lui arriver que ça devient quelque chose de très intéressant à analyser et j’aimerais bien faire quelque chose de beaucoup plus développé autour de ce personnage. Ensuite il y a tout ce qui est peinture, je me suis pas mal intéressé à l’art, que ce soit tout ce que faisait le superflat donc l’art japonais, les estampes, les Murakami, les Hokusai et après le Caravage, mais ça j’ai appris à le connaître un peu plus tard quand je suis allé en école d’art, quand je suis allé au lycée. J’aimais bien les grands peintres, les grands maitres, Delacroix et compagnie, les Van Gogh… Je trouvais que Van Gogh dégageait quelque chose de vraiment puissant dans ce qu’il faisait.

WANA : Concernant ton art, tu es un artiste engagé, est-ce que tu considères ton art en lui-même comme une forme de protestation ou est-ce que tu préfères l’utiliser ponctuellement pour servir des causes ? Je pense par exemple à ta collaboration avec Lallab pour le Lallab Birthay, à ton dessin – qui t’as valu des insultes aussi – sur la beurette…

Rakidd : En fait je ne m’estime pas comme engagé. C’est vraiment un truc que je dis aux gens, je ne suis pas engagé parce que j’essaye d’être présent, dès qu’on a besoin de moi je fais un dessin. Je ne veux pas être engagé. Ce n’est pas quelque chose de drôle d’être contre, moi j’aimerais ne pas avoir à faire de dessins de beurettes, ne pas avoir à faire de trucs comme ça, c’est déprimant de se dire qu’en 2017 on parle encore de beurettes, c’est les années 1980s les beurettes, donc non je ne suis pas engagé. Je suis plus un mercenaire, je viens sur une cause, j’aide, je m’en vais, basta. Je n’adhère à aucun parti, je n’adhère à aucun mouvement, je suis indépendant de tout ça.

WANA : Est-ce que tu pourrais nous raconter une anecdote positive depuis que tu as commencé ? Quelque chose où tu t’es dit « c’est pour ça que je le fais » ?

Rakidd : Oui, ce sont pleins de messages que je reçois constamment de gens qui me disent « waouh génial », « le matin quand je me lève je vois tes dessins et ça me fait plaisir » ou « le soir après le boulot ça me fait plaisir ». Il y a pleins de témoignages de gens, c’est très important, et tu as un peu d’importance dans leur vie parce que tu leur apportes un petit quelque chose et puis tu te dis « en fait je dessine pour ces gens-là ». Encore aujourd’hui, parce que j’avais fait ce truc sur Kévin, j’ai dit aux gens que s’ils connaissaient quelqu’un qui est seul autour d’eux on pouvait refaire ce genre d’initiatives. Tu te dis que tu peux aider, tu es utile, qu’on peut faire bouger les choses.

En mode détente

WANA : Qu’est-ce que ça fait de faire partie de ces nouveaux Africains qui émergent ? Est-ce que tu te sens appartenir à cette nouvelle génération et est-ce que tu trouves que cette génération a quelque chose de différent par rapport aux précédentes ?

Rakidd : J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de différent oui, j’ai l’impression que cette génération a envie d’ouvrir sa bouche, elle a envie de parler. Nos parents, je ne dis pas qu’ils ouvraient jamais leur bouche, mais ils avaient une vie très simple par rapport à nous. Alors que nous, étant donné qu’on vit tous mélanger, le racisme on le vit de plein fouet, constamment, tout le temps. C’est ce genre de violence, mais on est habitué et on en a marre de ça. On en a marre de mal se faire traiter au travail ou de ne pas avoir de travail. Je me suis lancé en indépendant parce que quand tu cherches du travail les gens ne veulent pas te prendre. Du coup tu crées tes propres structures. On crée nos médias, on crée des choses qui sont à nous, maintenant vous ne voulez pas de nous tant pis pour vous, parce qu’aujourd’hui on est une force économique. On se dit qu’on va faire les choses nous-même. Et c’est en ça que je suis très fier de pouvoir faire partie de ce genre de personnes.

WANA : As-tu été beaucoup confronté au racisme dans ce milieu ?

Rakidd : C’est vrai que c’est assez difficile, c’est clairement du racisme, c’est clairement des gens qui disent « je ne veux pas de problèmes donc je ne vais pas le prendre ». Après tu as de jeunes agences qui commencent à être dans une autre mentalité, mais les poids lourds du milieu ce n’est pas la peine. Après pour moi, oui, tu y es confronté constamment, donc tu t’y habitues un peu, c’est ça le plus triste.

WANA : Est-ce que tu te vois comme une sorte de « role model », une personne inspirante peut-être pour d’autres enfants maghrébins qui souhaiteraient évoluer dans le milieu ?

Rakidd : Je n’ai pas vocation à l’être, mais je reçois de temps en temps des messages de jeunes maghrébin(e)s qui disent qu’ils aimeraient bien dessiner, que c’est cool de voir un arabe qui dessine… J’ai déjà fait quelques interventions dans des classes, je suis déjà allé voir des jeunes. Parfois des parents me demandent « est-ce que tu peux venir parle à mon fils ? » donc je vais parler à leur fils parce qu’on est quand même une communauté qui est très douée pour les arts, je ne sais pas pourquoi mais on a une fibre artistique en nous et on ne la développe jamais ou très rarement. Est-ce que je peux être un modèle ? Oui si les gens me voient comme un modèle, mais après un jour ou l’autre je ferai un truc qui ne plaira pas et je me ferai tomber dessus, c’est ça un peu le poids d’être un modèle, tu dois te contenter de faire certaines choses et de ne pas prendre beaucoup de risques. Mais oui si je peux être un modèle tant mieux, il en faut, après il y a déjà des Riad Sattouf.

WANA : Un dernier message pour tes followers, pour ceux qui te prennent pour modèle ?

Rakidd : A ceux qui me prennent pour modèle, je leur dirais qu’il y a pleins d’autres modèles bien mieux que moi et qu’ils fassent ce qu’ils ont envie de faire. Qu’ils n’essayent pas de se dire « je vais réussir », il ne faut vraiment pas avoir peur de l’échec, se dire « ok je vais faire mon truc, si ça ne marche pas je vais faire autre chose ou je vais le faire différemment ».

Pour suivre Rachid « Rakidd » Sguini :

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